

Né à Sherbrooke, Roger Doucet a joué, par son œuvre de pédagogue, de chercheur et d’auteur, un rôle fondamental dans l’émergence et le développement de l’horticulture moderne au Québec. Durant plus de soixante ans, il a contribué à former des générations de professionnels, à développer de nouveaux cultivars adaptés aux conditions québécoises et à diffuser un savoir scientifique accessible à l’ensemble du milieu agricole. Son influence s’étend bien au-delà des salles de classe et des laboratoires, puisqu’elle se reflète encore aujourd’hui dans les entreprises horticoles, les établissements d’enseignement et les ouvrages de référence qui continuent d’inspirer la relève.
Faisant partie des pionniers qui ont consacré leur carrière à l’essor des productions végétales québécoises, il obtient une licence en sciences agricoles à l’Institut agricole d’Oka de l’Université de Montréal en 1957, puis complète une maîtrise ès sciences en cytophytogénétique en 1959. Cette spécialité, consacrée à l’étude des chromosomes et de l’hérédité des plantes, constituera la pierre d’assise de sa carrière et de ses nombreuses contributions à l’amélioration génétique des cultures.
À une époque où le Québec comptait peu de spécialistes en horticulture et où la phytogénétique appliquée en était encore à ses débuts, Roger Doucet choisit de mettre ses connaissances au service de la formation. Entre 1960 et 1962, il agit comme professeur à l’Institut agricole d’Oka, où il enseigne la chimie, la botanique et la génétique. Il est ensuite appelé à l’Institut de technologie agricole de Saint-Hyacinthe, où il devient le premier directeur du département de phytotechnie tout en poursuivant ses activités d’enseignement.
Son apport comme formateur est considérable. Sous sa gouverne sont développés les programmes d’Horticulture légumière et fruitière ainsi que d’Horticulture ornementale, qui formeront les technologues ayant soutenu la croissance spectaculaire du secteur horticole québécois à partir des années 1970. Les diplômés issus de ces programmes contribueront à professionnaliser l’industrie et à répondre aux besoins grandissants des entreprises de production, des municipalités, des jardins botaniques et des organismes spécialisés. Par son leadership éducatif, il a jeté les bases d’un réseau de professionnels qui a accompagné l’essor d’un secteur aujourd’hui parmi les plus importants de l’agriculture québécoise.
Curieux et passionné par l’innovation, il se tourne parallèlement vers la recherche appliquée. En 1973, il rejoint la Station de recherche agricole de Saint-Hyacinthe, où il mène pendant près de vingt ans des travaux consacrés à l’amélioration génétique des cultures maraîchères et de certaines grandes cultures. Tout en poursuivant des activités d’enseignement et à donner des conférences durant la saison froide, il développe plusieurs cultivars destinés à améliorer la productivité, la résistance aux maladies et l’adaptation des plantes aux conditions climatiques du Québec.
Parmi ses réalisations les plus marquantes figurent un cultivar de rutabaga résistant aux virus ainsi que le concombre Québec Vert, reconnu pour sa résistance à la mosaïque du concombre. Toutefois, c’est surtout dans le domaine de la tomate qu’il laisse une empreinte durable. Au cours de sa carrière, il crée seize cultivars de tomates adaptés au contexte québécois. Ces variétés se distinguent par leur précocité, leur qualité gustative, leur résistance aux maladies et leur aptitude à la production commerciale. L’importance de ces travaux est telle que les semences de ses cultivars ont été conservées à la Banque Nationale canadienne de ressources phytogénétiques à Saskatoon afin d’en assurer la préservation pour les générations futures.
Le cultivar Québec 1121 demeure l’une de ses créations les plus connues. Grâce à l’introduction du gène Crimson, cette tomate présente une coloration rouge intense, une meilleure fermeté et une valeur nutritionnelle accrue. Son adaptation à la récolte mécanisée a permis à plusieurs producteurs de la Montérégie de moderniser leurs opérations et de demeurer compétitifs face à la concurrence extérieure. Cette variété lui vaudra d’ailleurs le surnom de « père de la tomate carrée » dans les médias agricoles de l’époque.
Au-delà du développement variétal, Roger Doucet a toujours cherché à rendre les connaissances scientifiques accessibles aux producteurs. En collaboration avec les conseillers du MAPAQ, il participe à plusieurs projets de transfert technologique et rédige notamment un guide de référence sur la production de tomates de transformation. Son objectif constant est d’améliorer la compétitivité des entreprises agricoles québécoises grâce à des approches pratiques, rigoureuses et adaptées à la réalité du terrain.
Après sa carrière de chercheur, il amorce une nouvelle étape tout aussi influente en devenant auteur d’ouvrages spécialisés. Entre 1992 et 2023, il publie huit livres majeurs couvrant des thèmes aussi variés que le climat, les sols, la fertilisation, la génétique végétale, les maladies, les mauvaises herbes, les insectes et la protection des cultures. Ces ouvrages deviennent des références pour les étudiants, les enseignants, les agronomes et les producteurs agricoles. Son livre La science agricole : climat, sols et productions végétales du Québec reçoit d’ailleurs une mention spéciale du jury au Prix de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Science. Plus récemment, il cosigne La protection des cultures, ouvrage lauréat du prestigieux Prix Roberval en 2024.
Le leadership de Roger Doucet s’est également manifesté par son engagement communautaire et professionnel. En 1967, il est à l’origine des premières Journées horticoles ornementales, un événement qui évoluera au fil du temps pour devenir l’actuelle Expo Québec Vert, rendez-vous incontournable du secteur horticole québécois. Il s’implique pendant plus de vingt ans au sein de la Société d’horticulture de Saint-Hyacinthe et participe activement à des projets de verdissement qui marquent encore aujourd’hui le paysage de la région.
Reconnu pour sa grande humilité, sa générosité intellectuelle et sa confiance envers ses collaborateurs, Roger Doucet a inspiré des centaines d’étudiants, de chercheurs et de professionnels. Son héritage se retrouve dans les cultivars qu’il a créés, dans les personnes qu’il a formées et dans les ouvrages qu’il a légués à la communauté agricole. Véritable bâtisseur de l’horticulture québécoise moderne, il a consacré sa vie à faire progresser les connaissances, à soutenir l’innovation et à transmettre sa passion pour les sciences végétales. Son apport exceptionnel mérite pleinement d’être reconnu parmi les grands artisans de l’agriculture québécoise. Son décès, survenu en septembre 2024, a profondément marqué la communauté agricole, qui perdait alors l’un de ses plus grands bâtisseurs.